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:: Mémoires d’un combattant - L’insurection du Rif ::

 
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amoqran
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MessagePosté le: Sam 7 Nov - 02:49 (2009)    Sujet du message: Mémoires d’un combattant - L’insurection du Rif Répondre en citant

Mémoires d’un combattant - L’insurection du Rif


Le Rif entre la monarchie, l’Armée de libération nationale et le parti de l’Istiqlal est un ouvrage paru au Maroc l’été dernier (2001). Il porte sur l’histoire politique du Rif du 19e siècle jusqu’à la révolte de 1958-1959.

L’ouvrage a soulevé des vives polémiques dans la presse marocaine. La nouveauté de ce livre est une interview, jusqu’à présent inédite, que l’auteur a pris le soin d’ajouter à la fin de son ouvrage. Le document contient des témoignages authentiques sur le rôle du parti de l’Istiqlal (nationaliste arabe) dans les crimes commis au Rif entre 1958 et 1959 et sur une période importante de lutte contre le colonialisme. Ces témoignages sont ceux de Mohand Sillam Amezyane (1926-1996). L’interview est faite peu de temps avant sa mort en exil aux Pays-Bas. Ci-dessous la traduction complète, faite par H. Amouch avec l’aimable autorisation de l’auteur du livre, Mustapha Aarab. Prière de respecter les droits de l’auteur.

Interview inédite

Quelle était votre relation avec Abdelkrim Khattabi ?

L’ intérêt que je porte à Abdelkrim Khattabi a commencé dès mon enfance. Je suis né le jour de son exil (1926). Mes parents et notre communauté parlaient souvent de lui. La situation dans laquelle nous vivions à l’époque rendait les choses faciles pour en parler. Mais mon contact direct avec lui s’est fait le jour où j’ai mis mes pieds au Caire. Le peuple marocain parlait beaucoup de lui à cette époque ; ce qui a poussé la France et l’Espagne à prendre les mesures nécessaires.

Mohand Sillam Amezyane Avant ce contact au Caire, j’avais essayé de le rencontrer en compagnie de quelques jeunes hommes parmi lesquels mon frère. Mais, lorsque nous nous sommes mis en route pour le Caire, les autorités espagnoles m’ont interdit de quitter le Maroc tout en autorisant les autres à poursuivre leur chemin. Mon frère et moi sommes rentrés à Fès. Mais je n’avais pas de travail. Je venais juste de finir mes études.

J’étais en contact avec un professeur algérien de l’école industrielle dans la nouvelle ville. J’étais à cette école aussi. Nous discutions souvent du sujet d’Abdelkrim. Son père était un fidèle d’Abdelkrim. De son temps, il pensait lui-même à déclencher une guerre en Algérie. Pour l’aider, il avait envoyé un groupe de combattants. Nous connaissions chacun par nom. L’Algérien m’a dit qu’Adbelkrim avait terrifié les Français et que ces derniers avaient décidé de s’occuper de la modernisation de l’enseignement arabe et de sa généralisation dans la campagne et dans les villes marocaines. Ils voulaient s’occuper de l’enseignement pour contrer la révolte et la résistance du peuple. Mais comment pouvaient-ils y parvenir ? Abdelkrim était un révolutionnaire et les Français ne pouvaient pas arrêter sa révolution. On entendait les gens en parler dans les cafés et dans la rue.

Mon ami m’a donc dit que l’inspecteur avait décidé de réorganiser l’enseignement moderne pour les enfants. J’ai profité de cette occasion pour me présenter, moi et quelques autres candidats. L’expérience ainsi que les leçons étaient nouvelles pour nous. J’aimais les études et j’ai décidé donc de suivre un enseignement à l’école industrielle. J’ai passé mes examens finaux en présence du professeur algérien et de l’inspecteur. J’ai eu de la chance de réussir. Nous étions deux à passer : un tunisien et moi-même, parmi quelque quarante étudiants... Suite à cela, on m’a offert un poste dans la même école à Boujloud. Mais l’inspecteur m’a convaincu d’aller au village Bamhamad. On voulait introduire l’enseignement dans la campagne. Ainsi, je me suis trouvé dans ce village qui était actif pendant la révolte d’Abdelkrim et de son frère.

Je voulais donc en savoir plus sur ce village du sud. Il y avait cinq caïds dont certains ont aussi servi au temps d’Adbelkrim. Mais le village est devenu un centre actif de collaboration. Le commandant était un espion. Les enfants de Bamhamad étaient aussi des collaborateurs. Le caïd soufi qui fut prisonnier de guerre au temps de la guerre au Rif, est devenu aussi un collaborateur. Je l’ai rencontré. Je me suis présenté en tant que Tangérois (de Tanger). J’ai caché mon identité rifaine.

Abdelkrim Khattabi

J’ai donc commencé mon travail et peu à peu j’ai pu gagner la confiance des caïds. J’ai commencé par leur organiser des leçons sur l’histoire du Maroc chez moi. J’ai fait la même chose avec les élèves et les fonctionnaires. La situation générale du village s’améliorait peu à peu. Mais le directeur de l’école me tracassait toujours. Il ne m’aimait pas. Un jour, j’ai appris que le Résident général de France allait visiter notre village en compagnie des dirigeants marocains. On s’est mis à préparer une grande fête de réception. On disait que les visiteurs allaient parler du Trône. On avait désigné un candidat. C’était un disciple des Ketanis [1> qui était aussi professeur à Fès. Je le connaissais par hasard. Puisque je maîtrisais l’arabe, on m’a choisi donc pour tenir le discours d’ouverture devant le Résident Général et devant les fonctionnaires.

J’ai rédigé deux discours. Le premier contient la présence de la France au Maroc et ses efforts de développement du pays... Après moi, viendra le tour du Commandant, des fonctionnaires et du Juge. J’ai gardé le deuxième discours pour moi-même afin de le lire devant le Résident Général. Fidèle à la réalité du pays, mon discours contenait tout à fait le contraire. Il y avait une centaine de pachas et de caïds. À peine le juge a fini son discours que je me suis précipité à prendre la parole. La plus part des invités comprenait l’Arabe. Ils se sont interrompu et m’ont coupé la parole. Au soir, lorsque je suis rentré chez moi, le Résident Général est venu m’annoncer qu’il m’était interdit de quitter mon foyer jusqu’à nouvel ordre. Après deux ou trois jours, le Gouverneur de Fès est venu me voir en compagnie du pacha Fatmi Ben Sliman et de la police. On m’a interdit de voyager à Tanger.

Est-ce que vous vous souvenez de la date de cette arrestation ?

Ce doit être 1948 ou 1949. Enfin, je possède encore toutes les notes sur cette période. J’ai passé un mois dans le village. Il y avait un fonctionnaire originaire de Fès, monsieur Benani. C’était un ami qui avait des connections avec les services secrets français. Peut-être travaillait-il pour eux, qui sait ! Un jour il est venu me raconter que monsieur [...> (secrétaire de la Résidence générale dont j’ai oublié le nom) a décidé de m’expulser vers Tanger. Mais, à l’époque Tanger était une zone internationale. Il aurait été donc impossible aux Français de m’emprisonner ou de me livrer aux autorités espagnoles. Ceux-ci me cherchaient aussi. Deux personnes m’emmenèrent donc par train pour passer la frontière franco-espagnole à Ksar Kébir. Ils m’ont mis dans la cabine du conducteur car la douane ne la contrôlait pas. Ma femme et ma fille, née au village Bamhamad, étaient avec moi. À Tanger, j’ai trouvé refuge chez le mari de la sœur de ma femme. C’est dans cette ville que ma relation avec Abdelkrim a commencé.

Vous êtes l’un des dirigeants de la révolte de 1958-1959. L’histoire officielle du Maroc ne dit rien à propos de ces événements. Parlez-nous un peu de votre relation personnelle avec Abdelkrim. Est-ce qu’il y avait ce qu’on peut appeler une continuité historique entre sa révolte des années vingt et celle que vous avez conduite en 1959-1958 ?

Abdelkrim Khattabi Oui bien sûr, il y avait continuité. Je reprends donc à partir de mes premiers contacts avec Abdelkrim, des contacts indirects. À Tanger, il existait une bibliothèque à Oued Aherdan. Cette bibliothèque était gérée par un homme originaire du sud. On l’appelait Zizi. C’était un homme éduqué. Il était aussi connu par ses positions nationalistes. Les autorités françaises le tracassaient. D’où son refuge à Tanger. Je le visitais régulièrement. Un jour, je lui ai demandé des magazines et des journaux en provenance du Machreq (Orient). Le magazine al-Mosawir (égyptien) m’intéressait beaucoup. Il commença à rire : " Al-Mosawir porte des bombes. Abdelkrim y publie ses articles. Il les met entre la première et la deuxième page et il me les envoie. Les douaniers n’ont jamais soupçonné quelque chose. " Je lui ai demandé si les articles pénètrent dans les régions occupées. C’était le cas. Je lui ai demandé de me laisser ouvrir une autre agence de sa bibliothèque à Tétouan, zone sous contrôle espagnole.

Grâce à l’aide d’anciens amis, Mezyane et Zeryouh (ils étaient en contact avec les autorités espagnoles car ils faisaient partie des négociateurs entre l’Espagne et Abdelkrim en Égypte), j’ai réussi à m’installer à Tétouan à condition de ne pas rentrer au Rif. Je commençais donc à distribuer la littérature et les articles d’Abdelkrim. Un journaliste originaire de Mèknes, qui travaillait à la Radio de Tétouan, les diffusait lui aussi. Mon partenaire était Abdeslam Tawd. Il fut enlevé et assassiné plus tard. Lui aussi faisait partie des négociateurs entre l’Espagne et Abdelkrim en Égypte.

Qui l’a tué ? Les Espagnols ?

Non, non. Le parti de l’Istiqlal l’a enlevé. Il a été torturé par Torres, Allal Al-Fassi et Mehdi Ben Barka. Ils le torturaient tout en s’amusant de son corps. Il criait terriblement et les insultait. Ceci m’a été raconté par une autre personne enlevée, originaire de Tétouan et qu’ils avaient libérée. Dans le même centre de torture, il y avait aussi d’autres prisonniers dont on n’a jamais plus entendu parler. Ils ont disparu définitivement. Parmi eux figure le nom de Haddou Aqchich, un ancien combattant originaire du Rif. Ils assistaient tous aux sessions de tortures. Ils exprimaient beaucoup de joie à torturer les prisonniers : Abdelkhaleq Torres, Allal Al-Fassi et Banouna... Parfois Mehdi Ben Barka était présent.

Pourquoi le Parti de l’Istiqlal les torturait-il ? Quels étaient ses objectifs ?

Ils torturaient tous ceux qui étaient en contact avec Abdelkrim. Abdeslam Tawd publiait sur la première page de son journal Le Maroc Libre des articles d’Abdelkrim. Il avertissait aussi ses lecteurs des écrits du journal Al-Ouma de Torres. Abdelkrim a soutenu l’Armée de libération dès ses débuts. Il était l’un des fondateurs. En même temps, le Parti de l’Istiqlal militait contre la lutte armée, contre l’Armée de libération nationale. Abdeslam Tawd avait séjourné au Rif. On l’a vu. Il m’a visité. Il était un responsable de l’Armée de libération.

Revenons à Tétouan et à la bibliothèque. Quelle était la nature des publications qu’Abdelkrim envoyait au Maroc ?

Je distribuais donc ces écrits parmi les nationalistes. Le présentateur de Meknès les diffusait à la radio. J’ai commencé à correspondre avec Abdelkrim par l’intermédiaire de Zizi. Celui-ci voyageait au Caire et au Liban. Il était très actif. Mais, j’ai quitté aussitôt Tétouan. Mon père venait de mourir. J’étais obligé de rentrer au Rif. Les autorités espagnoles m’ont permit d’y séjourner. Un mois après mon arrivée au Rif, Zizi me recommanda d’écrire à Abdelkrim par l’intermédiaire d’un de nos hommes qui séjournait à Malaga en Espagne. Ce dernier m’a indiqué une autre personne à Boualma, près de Larba Taourirt, mon village natal dans la province d’Alhoceima. J’étais surpris d’apprendre que notre contact avec Abdelkrim passait par cet homme. Il était un commerçant simple jamais mêlé aux affaires politiques. Mais c’est lui qui me révéla le lieu du séjour d’un neveu d’Abdelkrim à Malaga. Je suis donc rentré en contact avec ce réseau clandestin tout en acceptant mes responsabilités. Les gens parlaient encore d’Abdelkrim dans les marchés. Des rumeurs circulaient que son frère était de retour au pays. Il serait à bord d’un navire chargé d’armes.

Défilé de l’ALN à Nador vers 1955 Un jour, notre homme de Boualma est venu me voir. Il me révéla des plans d’attaque que nos combattants allaient mener, le vendredi suivant, contre des positions françaises à Gzenaya. Ils envisageaient aussi des attaques contre les kidnappeurs de certains dirigeants de l’Armée de libération nationale. Il craignait que les Espagnols découvrent leurs plans. Il estimait que leurs combattants allaient enlever le Résident général à Gzenaya. Notre tâche fut d’enlever son homologue espagnol. Nous-mêmes, nous avons renoncé à l’enlèvement du Résident espagnol car celui-ci n’était pas à son domicile habituel. En plus, il faisait mauvais temps. Notre attaque n’a pas eu lieu.

L’homme de Boualma m’avait aussi confié qu’il possédait des armes. Des Rifains les lui avaient passées après leur participation à la guerre civile en Espagne. Ces Rifains n’étaient ni adhérents de l’Armée de libération ni adhérents des partis politiques. Seul leur amour de la patrie les avait poussés à nous aider. Abdelkrim aussi nous incitait à acheter plus d’armes. Ce qui était impossible. Partout on découvrait des collaborateurs. De même, les Espagnols nous observaient partout. Certains combattants de Boualma ont été arrêtés. L’achat des armes était quasiment impossible.

Le jour de l’enlèvement du Résident français est venu. Le commando était composé des hommes originaires des Ayt Waryaghel et de Gzenaya. Les postes qu’ils devaient attaquer étaient : Bord, Aknoul et Tizi Ousli. Pour ne pas attirer l’attention des autorités sur ma participation à ces attaques, j’avais décidé d’embaucher quelques maçons, histoire de construire un domicile sur un terrain que je possédais à Larba Taourirt.

C’est par un représentant des autorités locales que j’ai appris l’attaque présumée : " Abdelkrim est derrière cette attaque, n’est-ce pas ? " m’a-t-il demandé. Il essayait de m’arracher plus d’information. Fâché par mon silence complet, il déclara en espagnol : " C’est Abdelkrim lui-même qui vient de revendiquer cette attaque. "

Je suis revenu pour voir les combattants. J’ai appris qu’ils avaient attaqué Bord. Mais le capitaine s’était échappé par une voie souterraine sous son domicile. Après son évasion, il était revenu par avion pour les bombarder mais en vain. L’attaque contre Tizi Ousli fut aussi un succès. Ils ont tué un nombre indéfini de soldats. Nos combattants enfermés dans les prisons françaises furent tous libérés. L’attaque d’Aknoul n’a pas eu lieu à cause de la longue distance. Certains combattants prisonniers à Tizi Ousli furent aussi libérés, mais nos combattants les avaient transmis vers un lieu secret pour des raisons que j’ignore.

Certains prisonniers libérés étaient accompagnés de leurs familles. Les autorités espagnoles les ont empêchés de rentrer au Rif. En même temps, les canons français les attaquaient. J’ai pris soin de tous les prisonniers et de leur famille. J’ai demandé hospitalité aux Ayt Arous et aux Ayt Marzka. Ce que j’ai reçu. Les Espagnols n’ont pas réagi. Plus tard, des détachements de l’armée espagnole sont venus de Nador et de Melilla. L’armée était partout. La nuit, ma maison fut un refuge à toutes sortes de combattants. Il y avait surtout ceux qui ont fait la guerre d’Abdelkrim. On me demanda de leur donner les armes. Le lundi suivant, le jour de marché à Ayt Bouayache, je me suis trouvé au milieu d’une grande foule qui me demandait les armes. Tout le monde parlait de la guerre. Ils voulaient combattre à n’importe quel prix. Je me rappelle de cet homme décidé, un seul fusil à la main. Il a choisi une dizaine d’hommes et ils ont pris le chemin pour Gzenaya. Plus tard, on a distribué les armes. C’est ainsi que l’Armée de libération est née. C’était une armée issue du peuple. Elle n’a rien à avoir avec le Parti de l’Istiqlal. La lutte armée contre la présence coloniale est un travail du peuple, pas des partis politiques.

Abdelkrim militait pour la libération du Maroc. Le Parti de l’Istiqlal faisait de même. Quelles étaient donc les causes de cette rivalité ?

Le Parti de l’Istiqlal était reconnu par les Français. Par ailleurs, tous les autres partis politiques marocains n’ont jamais mentionné la résistance armée à l’occupation du pays. Au contraire, ils se contentaient d’organiser des commissions municipales à Fès et à Tétouan. Dans leur littérature officielle, dans tous les communiqués qu’ils ont distribués entre 1928 et 1948, aucun ne signalait le nom d’Abdelkrim. Pour eux, c’était un homme qui n’existait pas. En 1928, les combattants d’Abdelkrim étaient toujours dans la montagne les armes à la main. Abdelkrim fut exilé en 1926. Les partis ne l’avaient jamais mentionné. Ils n’entretenaient aucune relation avec lui. Ce sont eux qui l’ont fait descendre au Caire - et je dis bien ils l’ont fait descendre de force - car ils craignaient qu’il se réfugie en France ou en Espagne d’où il pouvait mieux organiser la Résistance. Ils l’ont trahi, les lâches !

Lorsque les partis politiques de l’Istiqlal et du Choura et le parti de l’Indépendance se sont formés, les premiers noyaux de l’Armée de libération ont aussitôt paru. Quelle était la relation d’Abdelkrim avec l’Armée de libération ?

Sceau de l’ALN C’est Abdelkrim qui a fondé l’Armée de Libération. C’est lui qui en a donné le nom Comité de Lutte pour la Libération du Maghreb. Ce mot de libération est inconnu dans les écrits des partis politiques. À partir du Caire, il a commencé à entraîner des Maghrébins (Algériens, Tunisiens, Marocains). Le responsable de ces entraînements militaires était un certain Ghali Tawd (je crois qu’il est encore vivant [1996>). Celui-ci avait fait l’Académie militaire en Irak. Dans le passé, il se rendait en Irak à pied en compagnie de Haddou Aqchich. Abdelkrim lui confia, avec un Algérien appelé Cadi, la tâche de recruter les combattants au Maghreb. Ce combattant algérien fût plus tard assassiné par Ben Bella. Ghali Tawd était aussi à l’origine de la constitution de l’Armée de Libération au sud marocain. Il n’avait aucune relation avec le Parti de l’Istiqlal ni avec les autres partis. Tawd était mon meilleur ami. Nous envisagions de faire beaucoup de choses ensemble. C’était mon ami fidèle. Il était aussi un disciple fidèle d’Abdelkrim. Il me passait toute l’information dont j’avais besoin.

Revenons à la relation entre le Parti de l’Istiqlal et l’Armée de Libération. Vous avez dit qu’au nord, il y avait des assassinats et des enlèvements commis par certains dirigeants du parti de l’Istiqlal comme Torres et ben Barka. Quels étaient donc les objectifs de ce parti ?

L’Armée de Libération avait pris les armes contre les Français et les Espagnols. Allal al-Fassi n’a pas réussi à liquider cette armée. C’est pour cela qu’il a fondé une autre armée pour détruire la vraie Armée de libération. Tu comprends maintenant ? La fausse armée a pris les armes non pas pour combattre les Français et les Espagnoles, mais pour liquider les combattants de l’Armée de Libération Nationale. Les dirigeants directs de cette armée de libération étaient les gouverneurs des provinces. Parmi eux figure Mansouri, gouverneur de la province d’Alhoceima. Le nombre de ces gouverneurs était de cinq. Assassinats et enlèvements étaient leur spécialité. Ils étaient à l’origine du désordre au pays à cette époque.

J’étais aussi sur leur liste. Mais ils ne m’ont pas assassiné. Le destin voulut que l’un de leurs mercenaires chargé de ma liquidation, me connaisse. Originaire de Larba Taourirt, je l’avais aidé à un poste dans l’administration espagnole. Une fois, il fut accusé de détournement de fonds publics. Je l’ai sauvé des mains de la justice par le transfert à un autre poste, en dehors des territoires occupés par l’Espagne. À Imzouren, il a fini par fonder une organisation clandestine qu’il appelait les Héros d’Abdelkrim. La police espagnole a essayé de le liquider, mais en vain. Après la soi-disant Indépendance, il est devenu adhérant de l’Istiqlal. C’est au sein de ce parti qu’il a rejoint une cellule spéciale s’occupant de l’enlèvement et de l’assassinat des combattants. C’est là qu’il a reçu l’ordre de me liquider. Sa conscience l’avait empêché de le faire. Il savait que j’étais en contact avec Abdelkrim et avec l’Armée de Libération. C’est lui qui m’a accompagné entre Alhoceima et Tétouan durant mon arrestation.

Cet individu m’avait donc défendu au sein de son Parti. Il a réussi à les convaincre de me traiter doucement pour s’assurer de ma collaboration. C’est lui qui a enlevé Haddou Aqchich. Je dois ma vie à cet individu.

En 1955 le Parti de l’Istiqlal a signé un Traité appelant à l’indépendance alors que l’Armée de libération était encore dans la montagne en combat avec les Français. Comment est-il possible que ces hommes politiques pouvaient demander l’Indépendance sans consulter l’Armée de Libération ?

L’Istiqlal a réglé tout en secret avec la France. À cette époque l’Armée était dans la montagne au Rif et au sud. Lorsque la France a reconnu l’indépendance, l’Istiqlal a demandé de cesser le feu. Les adhérents de ce parti ont cessé le combat. Mais la vraie Armée de libération nationale poursuivit sa lutte. À cause de cela, les dirigeants de l’Istiqlal ont décidé de liquider la véritable Armée de libération.

Abbas Lamsaidi, liquidé à Fès en 1956

Je possède un document écrit par un certain Dahbi, responsable de l’Armée de libération, dans lequel il décrit les derniers moments d’Abbas Lamsaidi [2>, le célèbre combattant. Le document prétend que Fkih Basri et Ben Barka sont venus lui rendre visite à son siège à Taounate. Un désaccord entre les hommes a eu lieu. Abbas les a quittés pour se rendre à Fès. Peu après, il est retrouvé mort. D’après ce document, Basri et Ben Barka étaient directement mêlés à cet assassinat. Ce meurtre était-il le début de la liquidation de l’Armée ?

C’est l’Armée de Libération qui a libéré notre pays, pas les partis politiques. Allal al-Fassi n’a jamais parlé de Libération du Maroc. L’indépendance proclamée était un don de la France. Le lieu de naissance de l’Armée de Libération fut ce qu’on appelle le triangle de la mort : Bord, Tizi Ousli et Aknoul. Ce triangle hébergeait aussi bien l’administration que la Résidence générale de la France. C’était le point de déclenchement de la guerre pour la libération. Durant toutes ces opérations, Abdelkrim nous a toujours conseillé de laisser les Espagnols tranquilles. Sa stratégie était juste. Il a vu clair. Nous nous éloignons un peu du sujet, n’est-ce pas ? Où en sommes-nous ?

Parlons un peu de votre rôle dans la coordination de l’Armée au nord et celle au sud ?

Tawd fut envoyé au sud, en compagnie d’un Algérien et d’un Tunisien. C’est Abdelkrim qui les a envoyés. Ils y avaient passé trois mois. L’Algérien a été assassiné par Ben Bella immédiatement après l’apparition de l’Armée sur la scène. Tawd a accompli sa mission. Mais je ne peux pas te dire grande chose sur leur séjour. J’ignore beaucoup. L’apparition de l’Armée fut d’abord au nord, plus tard au sud. Je suppose aussi que la communication et le transport étaient plus faciles car le nord était occupé par l’Espagne et le sud par la France. Les armes se vendaient facilement. Peu à peu, les deux forces perdaient le contrôle sur le pays. Ce qui est aussi sûr, c’est que le Mouvement de Résistance [3> est plus ancien que l’Armée de libération.

Adi Oubihi Adi Oubihi [4> m’a confié que l’Armée de Libération au Sahara est née grâce à ses efforts. Adi fut emprisonné par les Français. Ils l’ont enfermé dans un hôpital psychiatrique. Je suppose qu’il était en contact avec Tawd. Il dirigeait cette armée à partir de l’hôpital. Mes connaissances sur le sud restent pauvres. Tous ce que je sais est que Tawd a fait l’Académie Militaire en Irak et a joué un rôle considérable au sud.

La réalité est que les partis politiques au Maroc et en Tunisie ont trahi l’esprit du Comité de libération du Maghreb. La France a réglé ses affaires avec l’Istiqlal et en Tunisie avec Bourguiba pour se consacrer aux Algériens. C’est pour cela qu’Abdelkrim les détestaient tous. C’est pour cette raison que les Istiqlaliens se sont consacrés immédiatement après l’Indépendance à éliminer tous ceux qui constituaient un danger pour eux, à commencer par l’Armée de Libération.

Quand êtes-vous arrêté et pourquoi ?

Après la déclaration de l’indépendance, nous avons constitué une délégation qui représentait le nord. Nous sommes allés à la rencontre du roi à Tétouan. Nous formions une colonne de quelques centaines d’automobiles. Parmi nous, il y avait beaucoup de membres de l’Armée de Libération. Ils portaient leurs armes ainsi que les casquettes de l’Armée dont je garde encore un exemplaire. Il y avait aussi des citoyens qui nous accompagnaient. C’était juste trois mois après que la France eut déclaré l’Indépendance. Mais l’Espagne voulait encore gagner du temps. Elle cherchait à mobiliser quelques traîtres pour déclarer une soi-disant indépendance du nord. Et il y avait effectivement quelques contacts avec certains d’entre eux. J’ai été informé sur ce sujet plus tard.

Mohamed V est parti d’abord en Espagne chez Franco pour parler de sa visite à Tétouan. Cette ville était encore sous leur occupation. Il est donc venu et nous sommes allés le voir. Ahmed Morabit était chargé d’organiser notre jeunesse. Nous avons vu le roi dans sa résidence à l’Hôtel Darsa. Nous y avons passé toute la nuit. Allal el-Fassi, Ben Barka et le reste de leurs camarades étaient aussi dans le même hôtel. Le lendemain, le fils de Boulehyan vint me voir. J’étais le seul à qui il parlait sans réserve. Il considérait mon compagnon Mezyane comme un espion des Espagnols. Il me confia donc un plan secret que les Istiqlaliens étaient entrain de nourrir. Allal el-Fassi et ses hommes envisageaient d’envahir le Rif.

Je suis rentré à l’hôtel avec le Poète du Rif. Il m’abandonna et rejoignit les Istiqlaliens. Ils discutaient dans une salle. Aussitôt, je me suis mis à instruire nos hommes en commençant par Zeryouh. Ensuite, j’ai informé les élèves et les étudiants. Nous avons pris nos précautions. J’ai insisté auprès des jeunes de bien s’organiser et de ne rien laisser au hasard. Nous avons passé la nuit dans la rue. Je me souviens de l’état de désordre qui régnait dans la ville. Le lendemain, les habitants ont renouvelé leur fidélité au Trône et le roi décida de rentrer à Rabat. Nous avons décidé de faire la même chose.

À nouveau, nous avons formé une délégation qui représentait tout le nord. Nous avons choisi Mezyane comme porte-parole. Les adhérents de l’Istiqlal commencèrent partout à nous tracasser. Je ne dis pas les habitants de Tétouan mais bien les adhérents de l’Istiqlal. Dans la même nuit, le parti politique de la Réforme s’est dissout et devint une partie intégrante de l’Istiqlal. Deux autres partis politiques se sont unis : le Parti du Maroc libre et le Parti du Choura. Le roi avait ordonné aux responsables du Maroc Libre de s’unir à l’Istiqlal, mais ils ont décidé de s’allier au Parti du Choura et de l’Indépendance.

À notre arrivée à Salé, Ahmed Maaninou et son groupe nous ont hébergés. À Salé aussi, les Istiqlaliens ne cessaient de nous mener la vie dure. Le lendemain, nous sommes partis voir le roi. Au Palais, nous, Mezyane et moi, sommes entrés directement dans le Cabinet Royal. Les Istiqlaliens étaient partout au palais. Notre garde-corps était un homme d’Ayt Arous. Il était grand et fort. Il s’est mis aussitôt à déchirer tous les drapeaux de l’Istiqlal qu’il rencontrait sur son chemin, parfois devant les yeux du roi. Nous étions armés. Mezyane a parlé en notre nom. Le roi nous a félicités de notre travail. Il ne cessait de répéter que c’était grâce à l’Armée de Libération qu’il a pu rentrer de son exil. Il nous a demandé de lui préparer des rapports sur la situation au nord. Il paraissait ignorer beaucoup de choses sur cette région. On m’a désigné pour accomplir cette tâche.

Dès mon retour à Tétouan, je me suis mis au travail. Au total, j’ai rédigé quarante rapports sur les crimes commis par le Parti de l’Istiqlal au nord. J’ai décrit en détail les enlèvements et les assassinats. J’envoyais mes rapports au Palais par la poste anglaise et au nom du Chef du Cabinet qui était à l’époque Mbarek Bekay. Pendant que je préparais mes rapports, les enlèvements continuaient. Mais les Istiqlaliens se sentaient démunis. Ils voulaient connaître la source de ces rapports. Ils ont finalement réussi à récupérer cinq de mes rapports par l’intermédiaire de la femme du Chef du Cabinet. Elle était en contact direct avec eux.

Défilé de l’ALN à Nador vers 1956 Aussitôt, ils ont découvert que j’étais derrière tous ces rapports. Ils contenaient les noms des combattants rifains assassinés ou disparus, des détails que seuls les gens originaires de cette région savaient. En plus, le gouverneur d’Alhoceima, Mansouri, a reconnu l’écriture de ma main. À Tétouan, je me sentais de plus en plus en danger. J’ai donc trouvé refuge chez des amis au quartier Sania Rmel. L’un d’eux prenait soin de mon courrier. Il m’informait aussi de tout ce qui se passait à l’extérieur de mon refuge. L’un de mes proches me confirma qu’ils me cherchaient partout à Tétouan. Ce dernier me recommanda de quitter immédiatement la ville. Dans le passé, ce membre de ma famille avait réussi à s’infiltrer au sein de l’Istiqlal. Il m’informait régulièrement.

J’ai donc décidé de rentrer à Rabat et de reprendre mon métier d’enseignant. J’ai réussi à retrouver un ancien ami inspecteur au ministère de l’Enseignement. Je lui ai demandé de m’installer au village Bamhamad où j’ai travaillé auparavant. Après un mois de travail, je me suis rendu pendant les vacances à Tétouan par la ville d’Ouazane. Un ami algérien m’y a emmené en voiture. À Dar Benkariche, encore sous contrôle espagnol, une jeune fille inconnue nous arrêta et demanda de l’amener à Tétouan. Une fois installée, elle commença à m’informer. J’ai compris qu’elle était envoyée par Mezyane. Ainsi j’ai obtenu toute l’information dont j’avais besoin. Partout dans le pays, les Istiqlaliens me cherchaient. A Fès, un Rifain que je connaissais, me confirma que la police était partout, ma photo à la main.

Une fois à Tétouan, j’ai fait mes adieux à mon ami l’algérien. J’ai pris du temps pour réfléchir. Mais, ma famille était nerveuse et il fallait quitter la ville. Ce que nous avons fait, deux autres membres de ma famille et moi. Une fois dehors, Moh Amezyane s’est présenté en me demandant de me rendre à la police. Il travaillait avec les Istiqlaliens. J’ai accepté. Mais, lorsque nous sommes arrivés devant une église, deux autres hommes inconnus m’ont demandé de les suivre au poste de police. Ils m’ont enfermé dans une cellule. Mezyane a aussitôt alarmé le Général Amezyane. Il lui a demandé de surveiller le poste de police pour empêcher toute tentative istiqlalienne de m’enlever. Le lendemain, ma famille vint me rendre visite. Mais la police les a renvoyés en disant que j’avais quitté ma cellule pour un lieu inconnu. En vérité, j’y ai passé trois jours debout. Il y avait un gardien marocain et un autre espagnol. Le marocain m’a donné un verre que j’ai cru être du thé. En vérité, il était plein d’urine. Le gardien espagnol m’a averti. J’ai décidé de ne plus rien manger ni boire. J’attendais.

On décida de m’emmener à Alhoceima. L’un des gardiens m’a raconté tout ce qui s’est passé à l’extérieur depuis mon arrestation. J’ai passé deux mois dans une prison. Durant toute cette période, j’ai vu les prisonniers y entrer et en sortir. On les torturait à l’Institut religieux dans lequel nous avions étudié. Le Gouverneur Mansouri en compagnie de la police venait me voir. J’étais en train de rédiger mes mémoires. Ils les ont arrachées de ma main et les ont déchirées. Ils m’ont isolé dans une autre cellule. Plus tard, on m’a mis dans une troisième cellule où se trouvait Cherif Tarjist. Le malheureux fut enlevé à Tétouan parce qu’on a trouvé une lettre chez lui, écrite par Abdelkrim. Il fut enfermé dans la prison Laâlou.

J’ai donc passé six mois dans la prison d’Alhoceima. Un jour, on m’a emmené à la maison d’Abdelkrim. Cette maison a été transformée en centre tortionnaire. J’ai pensé qu’on allait me torturer. En fait, on est allé récupérer un chef local que l’on appelait Si Bouterbouche. De là, on nous a transféré à la prison de Bab Laâlou à Rabat. C’est là que j’ai revu Adi Oubihi. La cellule était faite pour un seul prisonnier. Mais les Istiqlaliens y enfermaient six personnes à la fois. J’ai partagé ce lieu avec d’autres personnes parmi lesquelles Cherif Tarjist, le frère d’Aherdane et d’autres dont je ne me rappelle plus du nom. Nous étions enfermés sans forme de procès. Le directeur de la prison vint un jour nous voir. Il nous assura que toute personne emprisonnée chez lui ne sortira qu’après une période de six ans et une journée.

J’ai donc appris qu’Adi Oubihi se trouvait dans une cellule voisine. Il y était enfermé avec son fils Driss. La direction de la prison nous traitait mal. Le cuisinier était un véritable sadique. Un jour, nous avons décidé de lui apprendre une leçon de politesse. Il passait chaque jour devant ma porte par le couloir pour distribuer la nourriture. J’ai réussi à le maîtriser. Les autres prisonniers vinrent tous le battre. Terriblement battu, la direction de la prison nous convoqua. On nous a humiliés. On m’a rendu coupable de l’agression.

J’ai donc passé une année dans cette prison. Monsieur Maaninou, dont j’ai parlé ailleurs, a payé un avocat français pour me défendre le jour où on m’a traduit au tribunal. L’avocat me rassura : je n’avais rien commis de grave et l’accusation était faible. Le juge me libéra alors. À l’extérieur, des amis m’attendaient. Maaninou et ses hommes m’ont accueilli avec égard dans leur domicile à Salé. J’ai passé une semaine chez eux en attendant l’autorisation de quitter la ville. Mais Driss Dedi, l’inspecteur de police s’occupant de mon dossier, m’a annoncé qu’il m’avait interdit de quitter Salé. J’ai décidé de partir sans autorisation. À Ouezane, un ami m’a encouragé à rentrer au Rif pour voir ma famille.

À propos d’Adi Oubihi, qui l’a emprisonné ? Les Français ou les Marocains ?

Adi Oubihi lors de son "procès" Je t’ai déjà raconté que j’avais rencontré Adi à la prison de Kénitra. Je l’ai bien connu. Nous étions ensemble plus de dix heures par jour durant tout mon emprisonnement. C’était un homme originaire du sud. Il ne savait ni lire ni écrire. C’était un homme religieux qui haïssait les Français. Les habitants du sud le respectaient beaucoup. Il a joué un rôle important dans la résistance au sud. Le roi le respectait aussi. Il l’a nommé Wali du sud pour calmer les habitants. Les hommes d’Adi étaient tous des pachas et des caïds. Ceux-ci étaient, au contraire, tous éduqués et maîtrisaient parfaitement le français.

Adi possédait aussi des armes. Il les avait cachées soigneusement dans sa région natale. L’Istiqlal le savait et voulait les récupérer. Ces armes était le butin qu’Adi a fait sur l’armée française. Après l’indépendance, Adi voulait les envoyer aux combattants algériens. Les causes de son emprisonnement étaient une querelle avec Allal al-Fassi. Celui-ci lui a demandé juste après l’indépendance de devenir membre de l’Istiqlal. Ce qu’il a refusé catégoriquement. Pour le discréditer, les Istiqlaliens l’ont accusé en plein public d’activités subversives contre la monarchie. Ils ont réussi à convaincre le roi d’envoyer l’Armée marocaine au sud et combattre Adi et ses hommes. Ce qui s’est passé. Mais Adi a choisi de se rendre sans combat. Si Adi avait choisi l’affrontement militaire avec l’Istiqlal et l’armée, il aurait pu les écraser facilement. Mais, il a choisi de ne pas porter les armes contre l’armée de l’État. Allal al-Fassi a profité du chaos de la situation pour l’emprisonner. Adi Oubihi était un homme courageux.

Après son emprisonnement, sa famille fut déportée. L’un de ses enfants est devenu plus tard un officier de l’armée. Il avait une fille aînée. Adi me confia que seule cette jeune femme connaissait le lieu où il a caché ses armes. J’ai aussi reçu le mot de passe. Il m’a demandé d’aller, une fois libéré, les récupérer au sud pour les utiliser au nord contre l’Istiqlal. Après ma libération, j’ai rencontré sa fille à Rabat. Je lui ai révélé le mot de passe. Elle m’a hébergé et a demandé des nouvelles de son père et de son frère emprisonnés.

Troupes de l’ALN à Nador dans les années 50 Je suis donc rentré au Rif après deux ans d’absence. Je me sentais mal. Mes yeux étaient devenus faibles. La situation même n’était pas normale. Le Rif était mis sous l’état de siège. Des lois terribles y régnaient. Un jour de marché, je me suis rendu à Larbaa Taourirt. J’ai tendu mes oreilles pour écouter les gens. Partout on racontait des crimes horribles commis par l’Istiqlal au Rif. Une semaine plus tard, je me suis rendu au même marché. En route, une foule m’arrêta. On hurlait, on pleurait, on se plaignait de la situation et on me priait de les aider à trouver une solution. Les gens étaient clairement révoltés contre l’Istiqlal. Ils en avaient assez. Ce jour là, j’ai beaucoup regretté de ne pas partir d’abord au sud pour chercher les armes avant de rentrer au Rif. J’ai vraiment pensé aller les récupérer.

Ils étaient donc des centaines dans mon foyer à me prier de les aider. Ils étaient prêts à combattre l’Istiqlal. Ils n’étaient pas contents de l’Indépendance négociée par ce parti. Mais je ne pouvais rien faire. Comment mener une révolte sans armes ? Ce serait le suicide pur et simple. J’ai essayé de les calmer, mais la foule était furieuse. C’était impossible de leur expliquer le danger d’une éventuelle révolte sans armes. J’avais peur que la situation se détériore. J’ai donc choisi quelques hommes plus âgés et je leur ai expliqué que toute action armée serait une catastrophe pour le Rif. En plus, le gouvernement me rendrait coupable juste deux semaines après ma libération. Certains ont renoncé au combat. D’autres, plus entêtés, voulaient affronter l’Istiqlal coûte que coûte.

Par peur d’escalade, j’ai donc donné rendez-vous dans un lieu secret en forêt pour discuter et prendre une décision définitive. Malheureusement, les rumeurs courraient déjà dans la ville : " Je serais entrain d’organiser une révolte armée. " Dans tous les marchés, les gens parlaient de moi comme du nouveau chef de la révolte. Malgré ma position négative sur une éventuelle révolte armée, j’ai décidé de quitter le Rif pour le sud. Pour cette raison, j’ai désigné quatre personnes pour gérer la situation pendant mon absence. Le temps d’aller chercher les armes au sud prendrait deux semaines. Mais les quatre confidents ont malheureusement échoué à calmer la foule. Sous pression des événements, j’ai finalement renoncé à aller au sud.

J’ai accepté ma responsabilité telle qu’elle s’est présentée avec toutes les conséquences possibles. En même temps, il m’était quasiment impossible d’assumer mon devoir de manière adéquate devant une catastrophe que je voyais rapidement venir. Oui, je suis convaincu que j’étais mêlé à une catastrophe sans égale. Comment donc pourrais-je organiser une révolte armée sans armes contre le Parti de l’Istiqlal au pouvoir ? Comment pourrais-je mener une révolution alors que l’Espagne était encore présente au nord ? C’était une folie. En plus, je ne possédais pas les moyens nécessaires pour communiquer avec le peuple.

J’ai donc mis beaucoup de temps à calmer les gens. J’ai pu gagner une semaine pour cette raison. J’ai réussi à les calmer. Nous avons formé une délégation pour nous représenter. On devait aller à Rabat voir le roi et expliquer nos revendications. Nous avons choisi nos meilleurs hommes. Abdellah Thami des Bni Hadifa me rendait au courant de tout ce qui se passait. Nous avons formé cette délégation pour gagner du temps. Le roi était favorable à certaines de nos revendications. Quelles étaient mes revendications ? En réalité, je n’ai jamais parlé de république. Tout ce que nous voulions était le départ des armées étrangères de notre pays ainsi que la fermeture des bases militaires étrangères. À l’époque, il y avait cinq bases militaires équipées d’avions capables de faire face à n’importe quelle armée.

Le roi a donc soutenu certaines de nos revendications. Du moins, il l’a fait en présence de notre délégation. Mais, Ben Berka a eu vent de l’accord du roi. Je ne sais pas exactement comment il a obtenu ces informations. Il a immédiatement rendu visite au Palais. Les Istiqlaliens ont donc réussi à influencer l’opinion du roi. Ils lui ont décrit la gravité de la situation au Rif. Car si les forces étrangères quittaient le nord, c’est l’anarchie qui reviendrait. Le roi commença peu à peu à changer son attitude envers nous. Il a commencé à designer de nouvelles personnes dans des postes importants dans notre région. Le roi a aussi autorisé des commerçants en gros à venir s’installer chez nous. Mais, la situation ne changeait pas.

Nous avons réussi à garder le calme. Mais le peuple voulait déjà s’emparer du bâtiment de la Radio. On a aussi ordonné à tous les pachas et les caïds responsables de l’administration de quitter leurs postes et de partir chez eux. Une fois de plus, j’ai réussi à les convaincre de ne pas utiliser la violence. Le gouvernement fut surpris du calme régnant dans notre région après trois mois seulement. La presse arabe commença à se questionner sur l’origine de ce calme surprenant dans un pays où il n’y avait ni police ni force de l’ordre. Des journalistes vinrent visiter la région parmi lesquels se trouvaient des Espagnols dont certains ont été envoyés par l’armée de Franco. Ils venaient étudier la situation. Je leur ai affirmé que la première force étrangère qui devait quitter notre pays était l’Espagne. La présence des Français était tellement faible au nord qu’ils ne formaient pas un danger réel. Nous avons décidé de combattre jusqu’à ce que le dernier soldat étranger ait quitté notre pays. Sinon, que voulait dire l’Indépendance ? J’ai donc accueilli les journalistes étrangers, français et américains (parmi lesquels Stanley Karnov du New York Times). Je leur ai expliqué en détails notre cause juste.

Pourquoi donc cet affrontement a eu lieu entre les révoltés et les forces de l’ordre puisque la région a retrouvé à nouveau son calme ?

Oufkir [5> a visité le Rif auparavant. Il m’avait incité à prendre part d’un coup d’état pour instaurer une république. Ainsi, me disait-il, le nord serait lié au sud (il était originaire du sud). J’ai refusé catégoriquement de prendre part à un tel coup d’état. Je l’ai rencontré deux fois. Et pendant les deux rencontres, il n’a cessé de me convaincre de ses plans. J’ai insisté dans mon refus. Je lui ai expliqué que seul le peuple doit décider de son sort. Un coup d’état est un acte ignoble car il n’est pas basé sur l’accord du peuple. Je lui ai aussi affirmé que je quitterais le Maroc une fois le pays libéré. Ainsi, j’ai laissé croire que je n’ai aucune ambition politique dans un Maroc libéré. Tout cela, je l’ai rédigé et publié officiellement. Dans les quatorze revendications que nous avons rédigées, nous n’avons pas mentionné l’instauration d’un ordre républicain. Mais, Ben Berka n’était pas content. Il me soupçonnait que j’allais me séparer du pays et instaurer une république au Rif. Je n’ai jamais utilisé ce mot république. Un malheureux de notre délégation, avait prononcé par hasard en présence du roi le terme république. Il l’avait utilisé dans un contexte totalement différent pour expliquer nos revendications.

J’ai donc compris qu’Oufkir était contre le roi. Il voulait une république. J’ai refusé de partager ses plans. D’ailleurs, Oufkir était un collaborateur des Français. Son père aussi. Il m’était impossible de travailler avec des hommes pareils. Mon refus de collaborer avec lui me coûtera cher. Il a tué cinq personnes originaires d’Ajdir. Il a emmené leurs têtes au Palais. Il a expliqué au roi que la révolte contre la monarchie était en cours au Rif. Le roi a refusé de le croire. Oufkir a insisté. Tout cela je ne l’ai su que plus tard par le biais d’un communiqué officiel du gouvernement. J’ai ordonné à mes hommes d’informer la population qu’Oufkir était en train de trahir le Rif. Il a tué des innocents pour monter le roi et l’Armée marocaine contre le Rif.

À partir de ce moment, et sous pression de l’opinion publique, le roi a ordonné aux caïds de rentrer à Rabat avec leurs hommes. Je leur ai demandé de rester au Rif. Certains parmi eux m’ont assuré de leur aide si l’armée marocaine envahissait le Rif. Le Commandant m’a rassuré qu’en cas de guerre, je pouvais compter sur lui. Beaucoup de choses m’échappent. J’ai décrit tout cela dans mes mémoires [6>.

Lorsque le roi a ordonné à l’Armée de quitter ses casernes d’Alhoceima, le peuple s’est jeté sur la route pour l’empêcher de gagner Ajdir. Effectivement, l’armée marocaine a accepté de regagner ses casernes. Peu après, le roi a publié un communique dans lequel il déclare que le Rif s’est révolté contre l’armée. J’ai immédiatement publié un communiqué déniant toute sorte de révolte. J’ai indiqué que le peuple se révolterait si l’armée quittait ses casernes. Car l’armée devait certainement passer par un pays incontrôlé. Le Gouverneur a quitté son poste. Mais le régime commença à commettre des crimes et à les attribuer aux révoltés. Ils ont assassiné une personne dans la ville du Nador et ils ont emmené son corps avec quelques fusils au marché de Ayt Bouayache pour les exposer en plein public.

Le régime avait installé aussi beaucoup de collaborateurs dans la région. Nous avons réussi à arrêter l’un d’eux. Un de nos hommes l’a suivi de Rabat jusqu’au Rif sans le savoir. On l’a arrêté à Tarjist et ils me l’ont amené. À ce moment, quelques journalistes américains étaient chez moi. On m’a demandé ce qui se passait. J’ai tout expliqué. Nous contrôlions parfaitement la situation. Mais, pour quitter le Rif, je ne pouvais compter que sur moi-même. J’ai toujours évité une révolte armée. Je n’ai jamais demandé de l’aide militaire de l’extérieur. Mais, tu sais, notre peuple est entêté. Croyant profondément dans la justesse de sa cause, il voulait se révolter sans préparation ni armes. Les gens de chez nous n’utilisent pas leur cervelle.

Les crimes commis par Oufkir ont donc convaincu le Palais d’envahir le Rif. La première attaque a eu lieu à Bni Touzine. Nous avons réussi à abattre vingt-cinq soldats. Nous avons pris leurs armes. C’est avec ces armes que nous avons défendu Bni Amart et Bni Hadifa. Nous étions faiblement armés. Au cours des combats, un navire transportant des armes était signalé sur la côte de Boqoya, exactement dans la baie de Badis. Sur la côte est apparu Haddou Aberkach. C’était l’un des fondateurs d’une section du Mouvement populaire d’Aherdane. Cela s’est passé lorsque j’étais en prison. Je le connaissais car nous avons étudié dans la même école. Son père était parmi les traîtres d’Abdelkrim.

Il était de nouveau actif au Rif après que le roi lui eut refusé la fondation de cette section du Mouvement populaire. Il s’est dirigé avec ses hommes vers le navire pour récupérer les armes. Mais le capitaine du navire, un homme noire d’origine soudanaise, a refusé de les lui livrer. Le capitaine avait sur lui la moitié d’une photo déchirée. L’autre moitié devait se trouver quelque part au Rif. C’était le mot de passe. Aberkach ne savait rien de cette histoire de la photo. Il ne reçut pas d’armes. Je ne me rappelle plus comment mon frère Omar (il était policier à cette époque) a pu retrouver l’autre moitié envoyée au Rif. Il me l’a donc donnée. Je me suis donc précipité pour envoyer nos hommes munis de l’autre moitié de la photo. J’ai envoyé Issa et quelques autres. Mais, lorsqu’ils arrivèrent sur la côte, le navire avait disparu. Peut-être le capitaine s’était-il méfié d’Aberkach et de ses hommes et il avait préféré quitter la baie.

Le navire d’armes était envoyé par Mohamed Khattabi, le frère d’Abdelkrim. Mais, quelques temps plus tard, un autre navire était signalé sur la côte, exactement à la pointe du Capo Yawa à Kebdana. Plus tard j’ai compris que le navire était envoyé avec l’accord de Gamal Abdenasser, président de l’Égypte. L’opération était sous la direction de Fathi Dib, égyptien et directeur au Caire de Bureau du Maghreb arabe. C’était un ami d’Allal Al-Fassi. Ce Fathi Dib a informé Alla al-Fassi de l’envoi du navire. Les Istiqlaliens ont envoyé quelques hommes m’interroger sur la destination du navire. J’ai nié tout contact. Au même moment, la Radio de Rabat a diffusé qu’Abdenasser était entrain d’aider les révoltés du Rif en envoyant les armes. À partir de ce moment, je me suis persuadé que l’envoi des armes avait définitivement échoué. C’est tout ce qui s’est passé au Rif à ce temps. Nous n’avions jamais reçu d’armes.

Est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots sur le nombre des victimes de cette invasion au Rif ? Certains parlent de trois mille, d’autres de vingt mille.

Vingt mille ? Non, non. De notre côté, le nombre des morts ne dépasse pas mille. Du côté de l’armée, un peu plus que mille mort. Malgré le manque d’armes, nos hommes ont combattu avec courage. Abdellah Thami, à lui seul, a abattu quarante soldats. Il s’est enfuit avec moi en Espagne. Les Espagnols avaient peur de lui. Il était un homme farouche, de taille grande. Une grosse moustache coupait son visage en deux.

Est-il mort en Espagne ?

Non, il est rentré au Maroc. Il m’a accompagné en Espagne jusqu’à son retour. Il était un homme très grand. En vérité, les Rifains avaient combattu comme des lions. L’armée marocaine a essayé de les décimer en peu de temps. Elle n’a pas réussi.

Que voulait donc faire le parti de l’Istiqlal du Rif ? Avait-il peur d’une éventuelle séparation ? Y a-t-il d’autres raisons ? Lorsque les gens parlent de cette période, on la désigne sous le nom la insurrection populaire sans savoir ce que cela voulait dire exactement ?

J’ai dit qu’Allal Al-Fassi était en désaccord permanent avec Abdelkrim. Abdelkrim était l’initiateur du Comité de libération du Maghreb. Ce qui n’a pas plu à Al-Fassi. Il n’a jamais manqué d’occasion pour le discréditer en public. Il a essayé d’utiliser le gouvernement et même la France pour ces mêmes objectifs. Il a fait tout son possible pour détruire l’image d’Abdelkrim.

Rencontre Abdelkrim / Mohammed V Lorsque le roi a visité Tanger, avant même qu’Abdelkrim n’arrive de son exil au Caire, Allal al-Fassi s’est aussi rendu à Tanger. Il a réglé beaucoup de choses avec le roi. A partir de Tanger, il s’est rendu en France et a entamé la même chose avec les Français. Après la France, il s’est rendu au Caire pour organiser le débarquement forcé d’Abdelkrim du navire qui le transportait [7>. Il l’a fait pour l’empêcher de rentrer en France où il pouvait mieux organiser la Résistance. Les Français, quant à eux, voulaient bien accueillir Abdelkrim en France. Ils pouvaient toujours l’utiliser contre l’Espagne dans un éventuel affrontement d’intérêts. C’est aussi pour cette raison que l’Espagne a autorisé Allal al-Fassi à renter au nord du Maroc et d’y installer une armée sous contrôle de l’Istiqlal. La tâche de cette armée est de briser la réelle Armée de libération nationale, fondée et dirigée par Abdelkrim à partir de l’exil. Le roi Mohamed V lui-même était contre tout ce qui se passait.

Combien de fois le roi et Abdelkrim se sont-ils rencontrés ?

Ils se sont rencontrés une seule fois. C’était après la révolte de 1958-1959. J’étais moi-même en Espagne lorsque le roi l’a visité au Caire. Abdelkrim lui a demandé :

" Qu’avez-vous fait au Rif ? "

Le roi a répondu :

" On ne se révolte pas contre son propre souverain. " " Qui est ce souverain alors ? " a demandé Abdelkrim. " Ils se sont révoltés contre le roi. " " Non, ils se sont révoltés contre la présence étrangère ! " " Je vous promets que toutes les forces étrangères quitteront le pays d’ici trois ans. "

Voulez-vous nous parler de votre départ forcé du Rif via Melilla ?

Ils ont attaqué mon domicile par avion. C’est à partir de ma maison que je coordonnais la révolte. Ils avaient des instructions précises de me prendre vivant. Ils pensaient que j’avais d’autres secrets. Il y avait beaucoup de collaborateurs. J’ai quitté donc seul mon domicile. Au ciel, je voyais des avions qui circulaient sur ma maison. Ce n’étaient pas des avions marocains car je pouvais lire des signes en langues étrangères. C’était sûrement des avions français ou américains. La situation me préoccupait beaucoup. Peut-être pourrais-je même m’échapper, mais que faire de ma famille ? Qu’adviendra-t-il d’eux tous ?

Je suis donc parti. Et ils s’en sont terriblement pris à ma famille. Ils ont détruit ma maison. La foule venait se venger encore. Le frère du prince Hassan a pu les arrêter. Certains m’ont visité ici [Pays-Bas>, mais ils n’ont aucune notion des malheurs que leurs propres parents m’ont causés.

L’armée m’a pourchassé dans la montagne jusqu’à Bni Touzine. Là, je me suis réfugié chez un ami. Plus tard, cet ami me raconta que Thami, l’un des initiateurs de la révolte, était encore vivant. C’était un homme courageux qui m’aimait beaucoup. J’ai demandé qu’il me rejoigne immédiatement à Bni Touzine. Ce qu’il a fait. Nous sommes restés ensemble jusqu’à la fuite vers l’Espagne. L’armée avait des chiens policiers bien entraînés. Nous marchions uniquement pendant la nuit. Nous avions l’avantage de nos connaissances de la région. Un jour, nous avons demandé refuge à quelqu’un d’inconnu. Il nous reconnut et commença à pleurer. Il a proposé de marcher la nuit avec nous.

Les collaborateurs m’ont vu quitter ma maison le jour de mon évasion, mais ils ne savaient pas exactement dans quelle direction je m’étais enfui. À mon départ, j’ai pris un revolver, du poison et du poivre. J’avais décidé de me défendre jusqu’au bout : du poison pour finir ma vie si je tombais dans les mains de l’armée, du poivre pour désorienter les chiens policiers et un revolver pour me défendre si besoin.

Ayt Waryaghel était occupé par l’armée, Bouqoya aussi. À deux reprises, j’ai dû m’enterrer et disperser du poivre sur ma cachette. Les chiens sont passés sur moi sans me découvrir. Oh, j’ai souffert ! Au total, j’ai passé vingt-trois jours dans la montagne sans eau ni nourriture. Un jour, nous avons envoyé Touzani au marché des Bni Touzine. Il devait s’informer sur la situation et faire des commissions. L’armée l’a arrêté car elle savait parfaitement qui était absent et qui ne l’était pas. Il n’a pas parlé. Il est rentré chez nous et nous avons continué le chemin vers Melilla. Ah, que de problèmes nous avions rencontrés !

Melilla était-elle le début de l’exil ?

Près de Melilla, nous étions témoins d’une fête de mariage. Thami et Touzani se sont mêlés à la foule pour s’informer. Moi, je suis allé à la découverte de nouveaux chemins à faire pour traverser la frontière. À un certain moment, nous sommes arrivés à côté d’une grille. De l’autre côté, deux soldats marchaient chacun dans le sens opposé. Après une certaine distance, ils se tournaient pour changer de direction. J’ai cru que c’était des soldats espagnols car il faisait nuit. Malheureusement, c’était une base militaire marocaine. Nous avons fait demi-tour sans que les deux soldats nous remarquent. Nous avons marché jusqu’à Melilla tout droit devant nous.

Je suis arrivé dans un état pénible. J’ai demandé à mon neveu d’aller avertir Zeryouh. Celui-ci habitait à Melilla. Arrivé à son domicile, Zeryouh n’en croyait pas ses yeux. Il a cassé la vitre au lieu d’ouvrir la porte. Peu après, le gouverneur de Melilla est arrivé chez nous. Il était accompagné d’une délégation officielle ainsi que de femmes. Ils avaient suivi les événements au Rif attentivement. Ils croyaient qu’il m’était impossible d’échapper à l’armée marocaine. Je portais encore les mêmes vêtements depuis mon évasion. J’étais pied nu. Hamadi est parti aussitôt en ville pour m’acheter de nouveaux habits.

Plus tard, le Général de l’armée espagnole a averti Franco. Celui-ci a donné ses ordres de m’évacuer de la ville de Melilla en prenant un navire en direction de Malaga. Nous avons attendu jusqu’à ce que les passagers aient quitté le navire. Le Général ordonna de contrôler le navire avant que nous montions. Ce qui a été fait. Mais, il ordonna de le contrôler une deuxième fois. En effet, les contrôleurs ont découvert des hommes de l’Istiqlal à bord du navire. Ils se sont cachés dans la chambre du moteur. La police espagnole les a arrêtés et les a battus. Après cet incident, le Général a demandé une escorte de la marine espagnole. Un navire de guerre nous a accompagnés jusqu’à Malaga.

Arrivés à Malaga, un autre Général de l’armée espagnole nous a accueilli. Il était avec sa compagnie. Contrairement à ce que nous avions cru, nous ne sommes pas entrés à Malaga, mais on nous a emmené vers un grand palais un peu loin de cette ville. Nous y avons passé deux heures. Ensuite, trois véhicules de l’armée nous ont transportés vers Séville sous ordre de Franco. J’étais en compagnie de Thami et de mon neveu Hamadi (c’est ce dernier que j’avais envoyé à Melilla pour chercher les armes lorsque le Rif était envahi).

À Séville, nous avons pris un hôtel. Nous étions surveillés jour et nuit. Il y avait un commandant et huit soldats armés. Un jour, Hamadi a remarqué la présence de quelques individus inconnus. Il les avait reconnus grâce à leurs chaussures qui n’étaient pas espagnoles. Nous avions alarmé les autorités. Ils furent tous arrêtés et terriblement battus par la police. Après cet incident, nous fumes transportés à l’improviste vers un édifice qui servait de mosquée aux temps médiévaux. Là aussi, nous avions découvert dix-huit personnes. Elles appartenaient toutes à la police secrète marocaine. Elles furent tous sauvagement torturées par les Espagnols. J’ignore leur destin.

Ce n’était pas la première fois qu’on tentait de m’enlever ou de m’assassiner en Espagne. Le cuisinier de notre hôtel m’a averti un jour qu’une personne inconnue essayait de le séduire pour mettre du poison dans mon déjeuner. Le cuisinier a refusé et a alarmé la police. Une autre fois, lorsque nous étions en train de visiter un édifice historique, on m’informa qu’un nombre incertain d’inconnus ont pénétré dans le bâtiment en se déguisant en touristes. La police a fermé l’entrée principale de l’édifice et les a arrêtés. Une fois, le commandant chargé de ma sécurité m’a fait quitter la ville de Séville à la hâte. Delà, on m’a emmené à la ville natale de Filipe Gonzales, le futur Premier ministre. À l’époque, il était en exil. Il est très probable que ce commandant fut un disciple de Gonzales. Je l’ignore. Mais, là, j’ai fait connaissance avec la mère de Gonzales. Elle m’a beaucoup parlé de son fils. Le commandant aussi m’a raconté beaucoup de lui. Gonzales était un patriote fidèle à son pays. (Je connais un peu son histoire. Plus tard, j’ai eu l’occasion de parler de lui avec le Général Franco. Je lui ai expliqué tout et il lui a pardonné).

Après Séville, je fus transporté à Almeria. J’avais moi-même demandé ce transfert. Dans cette ville, j’ai rencontré beaucoup de Rifains réfugiés. C’était des caïds et des pachas qui se sont enfuis du Rif. Ils n’avaient aucune relation de près ou de loin avec notre mouvement. L’Espagne les avait bien accueillis. Ils vivaient dans un luxe incroyable. Ce qui m’avait surpris. Et j’ai critiqué leur attitude. Un jour, j’ai demandé s’il était possible de diminuer leur gourmandise. Ils avaient l’habitude de dévorer un mouton chaque jour. On m’a convoqué chez leur responsable. C’était un vieil homme qui avait fait la guerre d’Abdelkrim. Une fois devant lui, j’ai refusé de le saluer. Je lui ai répété que nous étions des réfugiés, pas des touristes. On a protesté et j’ai demandé d’écrire un rapport sur ce sujet.

Trois jours après mon arrivée à Almeria, j’ai appris que Lyoussi était aussi arrivé avec l’un de ses fils. Lyoussi était un ministre au gouvernement marocain. Il fut officiellement renvoyé par Mohamed V. J’ai demandé à mon frère Abdeslam d’aller louer une chambre dans le même hôtel et d’essayer d’accéder à toute communication téléphonique à partir de cet hôtel. Il maîtrisait parfaitement l’espagnol. Ce qu’il a fait. Quelques jours plus tard, j’ai appris que Lyousi rapportait directement.


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MessagePosté le: Sam 7 Nov - 02:49 (2009)    Sujet du message: Publicité

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